Avant tout, nous voulons exprimer notre solidarité aux collègues de Ver.di, après l’horrible attaque qui a frappé des syndicalistes, le 13 février 2025 à Munich, ainsi qu’à la communauté kurde, à Paris, agressée par l’extrême droite le 16 février. Nous ne laisserons pas la haine qui motive ces actions briser les liens entre les travailleurs.
Au niveau de la Commission européenne et de son orientation, une grande partie du débat s’est concentrée sur les règles régissant les affaires en Europe, avec peu d’attention accordée aux exigences imposées aux cadres. Malgré l’allongement du temps de travail, l’augmentation du nombre d’arrêts de travail, la crise du coût de la vie et l’aggravation des inégalités, le programme de travail s’en est tenu aux domaines pour lesquels certaines réglementations peuvent être réduites.
Cela concerne le retrait de 37 propositions – dont la directive sur l’adaptation des règles de responsabilité civile non contractuelle à l’intelligence artificielle (AI Liability Act) – et l’abrogation de quatre autres sur l’agriculture, les statistiques et le transport routier de marchandises. Parmi les propositions législatives déposées, 11 visent ou incluent des mesures de « simplification », ce qui éclaire encore davantage l’objectif unique que s’est fixé cette Commission.
Non à une réduction de nos droits sociaux
Sous le thème « Soutenir les personnes, renforcer nos sociétés et notre modèle social », les quatre initiatives – un plan d’action sur l’ensemble des droits sociaux, la feuille de route pour des emplois de qualité, l’union des compétences et l’agenda des consommateurs à l’horizon 2030 – sont toutes non législatives. Néanmoins, la Commission maintient son engagement à consulter les partenaires sociaux et les syndicats.
Aucun programme visant la compétitivité ne peut être complet s’il ignore la place centrale des travailleurs. Ce serait une erreur que la Commission pourrait regretter. L’avantage compétitif de l’Europe réside dans son niveau de vie élevé, ses opportunités de mobilité, ses garanties contre les mauvais traitements et son accès à la justice en cas d’actes répréhensibles. La simplification ne peut pas déboucher sur une réduction de nos droits sociaux.
Nous devons réaliser nos transitions verte et numérique de manière à accroître non seulement la compétitivité des entreprises, mais aussi la prospérité des citoyens européens. Un programme de la Commission fondé sur les seuls intérêts des entreprises ne pourra faire progresser l’Union européenne.
Mobilisation contre la casse sociale en Belgique
Le 13 février, nos collègues belges ont protesté contre les réformes de la coalition « Arizona », avec plus de 80 000 travailleurs dans la rue. Le nouveau gouvernement sera dirigé par des partis plus portés à réduire le déficit public qu’à protéger les travailleurs du pays. Avant même leur ratification, Bart De Wever (N-VA) et Georges-Louis Bouchez (MR) ont clairement indiqué que ce gouvernement ne bénéficierait qu’aux super-riches et s’attaquerait aux travailleurs de diverses manières. Cela s’explique en grande partie par les plans de la coalition visant à lutter contre le soi-disant « dérapage » des dépenses publiques. En réalité, leurs mesures semblent avant tout idéologiques et entraîneront une plus grande inégalité sociale à l’intérieur du pays.
Faisant écho aux tentatives de réformes en France, l’argent gagné après une vie de travail est clairement ciblé. Dans le cadre des nouveaux régimes, les pensions seront réduites de 20 % en cas de retraite anticipée (avant 67 ans !), ce qui touchera particulièrement les femmes (dont 80 % ont des carrières incomplètes) et les métiers les plus pénibles. Avec une espérance de vie moyenne de 81 ans en Belgique, les actifs sont invités à passer leur vie à travailler 3,5 fois plus qu’à profiter des récompenses de ces efforts – un total de 49 années d’emploi, avec moins d’économies que prévu.
D’autres mesures impliqueront que le travail sera désormais plus dur en Belgique, avec des horaires plus longs, en échange d’une augmentation minime, voire nulle, du revenu des travailleurs. Le gouvernement a par exemple décidé d’étendre la possibilité pour les entreprises de recourir au travail de nuit et de légaliser le travail du dimanche, affaiblissant ainsi le cadre juridique autour des horaires de travail. Par ailleurs, l’indexation automatique des salaires sera reportée à 2027, avec une augmentation moyenne de seulement 80 euros par travailleur d’ici-là.
Nous continuerons à faire preuve de solidarité avec nos collègues jusqu’à ce que leurs revendications soient satisfaites.
Plus de 93 millions d’Européens pauvres et précaires
Enfin, les contradictions au cœur du modèle économique et social européen ont été mises à nu au Parlement européen, avec une audition impliquant le commissaire à l’Emploi, le directeur général du sujet et la commission parlementaire compétente.
Au sein de l’Union européenne, le taux d’emploi, qui atteint un niveau record de 75 %, est en passe d’atteindre l’objectif de 78 % fixé par les dirigeants européens sous le mandat précédent. Celui des femmes dépasse pour la première 70 %, tandis que le taux de chômage avoisine 5,9 %. Les chiffres montrent toutefois que l’emploi ne garantit plus un bon niveau de vie dans les États membres.
Pour des millions de travailleurs, la réalité est sombre, avec 93,3 millions d’Européens qui, en 2023, vivaient dans la pauvreté ou l’exclusion sociale. Environ 20 millions d’enfants dans l’Ue étaient en danger, ce qui représente 24,8 % des moins de 18 ans. La privation, malgré une légère diminution du risque de pauvreté, reste endémique.
Nécessité de légiférer sur la gestion algorithmique du lieu de travail
Si Roxana Mînzatu, commissaire à l’Éducation, aux emplois de qualité et aux droits sociaux, a en partie reconnu la nécessité de changements sérieux dans le fonctionnement du marché du travail, aucune solution n’a été présentée dans le programme de travail de la Commission. La Belge Estelle Ceulemans (Socialists & Democrats) a souligné la nécessité de légiférer sur la gestion algorithmique du lieu de travail et d’une directive sur les risques psychosociaux liés au travail, appels repris par les eurodéputés Maria Ohisalo (Verts, Finlande), Leïla Chaibi (Gauche, France) et Kim Van Sparrentak (Verts, Pays-Bas). Enfin, Alex Saliba (S&D, Malte) a évoqué la nécessité de progrès dans les domaines du télétravail et du droit à la déconnexion, avec une proposition non présentée malgré les assurances données à la fin du mandat précédent.
La réponse à ces questions ainsi qu’à celle portant sur la transition juste ou la santé et la sécurité au travail doit être inscrite dans la feuille de route pour des emplois de qualité. Attendue pour la fin de l’année, celle-ci examinera les domaines dans lesquels des changements peuvent être apportés. Si la Commission a décidé de réduire le recours à la législation, Eurocadres continuera de réclamer une législation dans des domaines critiques pour les travailleurs européens.